Balade sur le Sentier des trois Ports

Le printemps est là, soleil et ciel bleu embellissent les journées. Aujourd’hui, je pars marcher sur « Le Sentier des Trois ports », un circuit plat sur les bords de Loire entre Saint-Just – Saint-Rambert et Andrézieux, maintes fois parcouru, toujours apprécié. Départ sous ciel d’azur et soleil au zénith. Je file par la rive droite en direction de la station de pompage. Entre aulnes et buissons, des graminées côtoient le sentier poudreux. Aux herbes hautes succèdent des roseaux, puis un pré où broutent des chevaux. Ne boudant pas mon plaisir, j’avance parmi l’opulente végétation, au rythme lent d’un chemineau.

Un enrochement transversal transforme l’écoulement paisible du cours d’eau en un rapide tumultueux. La voix du fleuve sauvage enfle. De bruissement sourd, elle devient grondement sonore, puis désenfle et se calme peu à peu, en s’étalant dans un lit spacieux. Sur une grève de galets, je m’arrête pour apprécier la palette de couleurs qu’offre ce cadre brut, les bleus, les verts, le blanc, les bruns, les gris. Des teintes claires, annonciatrices de la saison estivale, d’où se dégage une infinie douceur tout juste troublée par le vol indolent de graciles demoiselles, bijoux aux ailes de nacre et corps d’émeraude qui volettent de tige en tige.

La piste de terre passe sous le Grand Pont suspendu et poursuit le long de pierres moussues, vestiges des quais de chargement de l’ancien port d’Andrézieux. Plusieurs anneaux d’amarrage des rambertes y demeurent scellés à tout jamais. Témoins oxydés de l’importante activité qui régnait ici, lorsque le charbon était transporté par voie fluviale. Le sentier dépasse le pont ferroviaire de la ligne Saint-Etienne – Le Coteau, rejoint une petite rue qui franchit le Furan par le pont métallique « des magasins »[1]. Cet affluent de la Loire se jette dans le fleuve quelques dizaines de mètres en aval du pont ferroviaire. Je fais souvent une halte ici pour me désaltérer et observer les poissons dans la rivière.

Entre hautes herbes et peupliers, le sentier s’infiltre dans une zone alluviale envahie de renouées du Japon. Figé dans son affût, un héron cendré pêche. Le cou dressé, l’œil aux aguets, il patiente jusqu’à la seconde propice où, tel un trait, il projettera son long bec en avant et saisira sa proie. L’oiseau m’aperçoit et prend son essor en poussant des cris rauques. Sur l’autre rive, une embarcation est échouée sur le sable. Du linge sèche sur une corde, à proximité d’une tente basse. Un homme s’active autour du campement de fortune. D’ores et déjà, ma curiosité grandissante se doit d’être satisfaite.

Je m’engage sous le pont d’Andrézieux et poursuis vers les étangs proches du parc des Bords de Loire. Parmi la végétation en bordure de chemin, les corolles rutilantes des coquelicots se balancent au gré d’une brise légère qui vient de se lever. Quelle subtile perception que de ressentir la fraicheur des doigts invisibles de sa main désincarnée passer sur mes avant-bras et en rebrousser les poils. Une caresse si sensuelle qu’elle provoque une sorte de jouissance intérieure et me pousse à sourire béatement. Quiconque me surprendrait de la sorte, sourire aux lèvres et sans motif apparent, pourrait penser qu’il croise un simple d’esprit ! Des carpistes, protégés du soleil par le port retombant d’immenses saules pleureurs, attendent la touche qui les fera bondir et se préparer au combat. Je contourne le plus vaste des gours, parcours les allées du parc, me dirige vers la route départementale, franchis le pont d’Andrézieux et rejoins la berge opposée.

Par suite d’un niveau d’eau très bas pour la saison, des bancs de sables obstruent partiellement le point de confluence du Bonson avec le fleuve. Un bivouac est bel et bien établi là, entre les herbes et le fleuve. Debout près de la tente basse, un homme, chevelure brune et barbe hirsute, consulte avec délicatesse une carte visiblement détrempée. Je m’approche et le salue :

–– Bonjour !

–– Bonjour, je ne vous ai pas entendu arriver, dit-il surpris et levant la tête vers moi.

–– Belle période pour bivouaquer ?

–– C’est vrai, mais les nuits sont encore froides.

Nous entamons une discussion au cours de laquelle l’homme, passionné et passionnant, me révèle son projet. Parti du Puy-en-Velay, il descend la Loire en canoë jusqu’à Orléans, espérant atteindre cette ville en trois semaines. Sportif accompli, selon ses dires, c’est la première fois qu’il pratique le canoéisme. Hier au soir, après que son frêle esquif se soit retourné, il a récupéré in extremis tout son matériel et abordé ici. Son linge est mouillé et sèche sur une corde tendue entre les arbres, sa canadienne est mouillée, ses cartes sont mouillées, sa réserve de nourriture est mouillée, tout est gorgé d’eau…

–– Pourtant, je vois que vous avez un bidon étanche pour y loger tout cela, repris-je en désignant l’objet du doigt ?

–– Bien sûr, mais je l’avais mal fermé. Erreur de débutant, ajoute-t-il dans un éclat de rire !

Non sans lui avoir souhaité bon vent – bien que son embarcation ne comporte pas de voile –, je me sépare de cet optimiste et sympathique inconnu.

A quelques pas de là, s’élève le grand poteau de bois sur lequel des panonceaux signalent les niveaux atteints par cinq crues particulièrement dévastatrices. Celui du haut indique « Crue oct 1907 », puis par ordre décroissant jusqu’à celui du bas « Crue nov 1996 »[2] ! Le sentier serpente dans une zone rivulaire avant d’atteindre le gour des Véroniques. L’aménité de l’environnement s’y apprécie pour sa biodiversité, ses aménagements, son accessibilité, son calme. Cet écosystème et son ambiance réveillent l’excitation dynamisante de certains treks que j’ai effectués. Ils me stimulent pour en imaginer de futurs.

Le sentier rejoint la large piste qui mène au pont ferroviaire. De là, j’aperçois la rive droite où je marchais, il y a environ deux heures. Le Grand Pont suspendu passé, je me rapproche du parc accrobranche. Des cris et rires d’enfants éclatent dans les ramures. Sans les distinguer, je les entends. Je souris en les devinant sur ces ponts de singe, cordages et tyroliennes. Agréable sensation que celle d’entendre la vie s’exprimer. Les thyrses pyramidaux des lilas environnants exhalent leur parfum enivrant. Au-delà du boulodrome de l’association des Barques, des pêcheurs investissent la berge. Ils lancent méthodiquement leurs interminables et légères gaules en carbone. Les habitués occupent certainement les meilleurs postes, si j’en juge par les fritures d’ablettes et de gardons qui peuplent leurs bourriches.

Sur le pont de Saint-Just, je m’arrête et regarde les maisons de la rive droite qui se dressent sur la colline. Leurs façades pastel, blanches ou ocre se réfléchissent dans le miroir au tain bleu profond de la Loire. Maintes fois je les ai vues resplendir au soleil, mais jamais autant qu’aujourd’hui. Accoudé au garde-corps, le regard plongé dans l’eau sombre, j’ai une pensée amusée pour cet homme, son canoë, son équipée. Il n’est pas le premier à tenter la descente de la Loire. Des aventuriers au long cours l’ont osée auparavant. En 2000, l’écrivain-marcheur Thierry Guidet[3] part à pied du mont Gerbier-de-Jonc et, après être passé sur ce pont, parvient à Saint-Nazaire ! En 2008, Bernard Ollivier[4], un autre écrivain-marcheur, se lance aussi du mont où naît la Loire. Il part d’abord à pied, puis vogue en canoë sur le fleuve et, après être passé sous ce pont, débarque à Nantes ! Un sentiment d’envie et un vif plaisir m’animent pour rentrer à la maison. Cette randonnée s’achève en beauté.

 

José CASATEJADA

[1] La « petite rue », rue Jules Riboulon, et le pont ferroviaire « des magasins » correspondent à une partie du tracé de la première ligne de chemin de fer français, Saint-Etienne-Andrézieux, ouverte le 30 juin 1827. 

[2] En général, les crues se produisent en automne. Pour celles d’octobre 1907 et de novembre 1996, les débits atteignirent respectivement 4550 m3/s et 2250 m3/s.  

[3] La compagnie du fleuve – Thierry Guidet – Edition : Joca seria, 2010.

[4] Aventures en Loire, 1000 km à pied et en canoë – Bernard Ollivier – Edition : Phébus, 2009.